Voici vingt ans que le mur de Berlin nous manque. C’est pourquoi nous multiplions ses avatars matériels dans le monde au moyen de barricades élevées entre Israël et la Palestine
ou les Etats-Unis et le Mexique, l’Inde ou le Bangladesh ou l’Arabie saoudite et le Yémen, et même à l’intérieur de nombreux pays entre les propriétés privées et les domaines publics. Et c’est
peut-être aussi pourquoi nous multiplions ses avatars immatériels dans le corps même de nos sociétés modernes au moyen de ségrégations invisibles entre les riches et les pauvres ou les adultes et
les jeunes, ou ceux qui travaillent en l’honneur du modèle économique dominant et ceux qui se battent contre lui.
La chute du mur a clos un récit.
Pendant vingt-huit ans, l’occident s’était contraint à rêver le verso d’une palissade pour le peupler de créatures supposées et nourrir son imaginaire de ce dépeuplement. Et
pendant vingt-huit ans, l’Est aussi s’y était contraint, rêvant dans l’autre sens un royaume peuplé de créatures supposées et nourrissant son imaginaire de ce peuplement. Le mur offrait un
prétexte au songe qui travaille incessamment les humains. Puis il disparut. Au règne de la séparation qu’il avait institué de façons cruelle a succédé, dès novembre 1989, le second règne d’un
consensus anonyme et fluide imprégné d’euphorie. Les dogmes de l’argent, de la vitesse et du bien-être ont transcendé la ligne frontière ancienne pour se répandre plus
fort.
A l’échelle collective, les injustices et les tourments sont devenus plus difficiles à percevoir. Ils ont perdu dans notre esprit cette vertu d’évidence constamment réactivée
par l’existence du puissant symbole au cœur de l’Allemagne. Aujourd’hui le visage de nos congénères a quitté notre écran mental comme s’il avait été liquéfié. Or quand les humains ne savent plus
qui ils sont ni où ils se trouvent, ils établissent de nouveaux points de repère qui leur permettent d’entretenir leur sentiment d’identité collective.
Quand est tombé l’emblème de Berlin qui désignait aux populations occidentales l’irréductible altérité de l’Est, ces mêmes populations ont donc rapatrié l’équivalent de cet Est
dans leur propres marges et dans leurs propres tréfonds. C’est ainsi que le mur historique de naguère s’est survécu dans l’érection d’innombrables murs édifiés sans le moindre caillou ni le
moindre béton, qui zigzaguent dans le paysage de nos communautés urbaines en dissociant ces dernières de fragments en fragments repliés sur eux-mêmes comme à la
guerre.
Dans cette version-ci des choses, vous n’apercevrez aucun mirador armé mais des seuils invincibles de richesse ou de privilèges, aucun barbelé mais des lignes de fatalité qui
rejettent les gens de peu dans le rien, et nul fusil de Vopos mais l’ardeur des gardiens qui s’activent partout au service de la surveillance et de la sélection hiérarchique. C’est dans ce genre
de procédures qu’elle s’enracine en secret, l’obscénité consistant à saluer ces jours-ci la chute du mur de Berlin comme s’il s’était agi d’une action libérant les
humains.
Elle en a libéré des millions, bien sûr, quelle merveille et quel miracle, mais elle a surtout libéré les moyens d’en asservir et d’en capturer des centaines de millions
supplémentaires d’une façon différente, subtile et subreptice, sans même qu’ils s’en rendent compte et sans même qu’ils en souffrent encore à ce stade. Il n’y a plus d’Ouest et d’Est qui
s’affrontent au milieu de l’Europe, mais nous voici tous devenus de petits Ouest en présence de notre voisin de travail ou de palier aussitôt perçu comme un Est- les uns et les autres séparés par
le mur de notre géopolitique intime, sous l’égide de la guerre froide et chaude qui façonne la quotidienneté moderne.
Cristophe Gallaz – journaliste et
écrivain